• La fabrique des imposteurs - Roland Gori

    "La fabrique des imposteurs" - Roland Gori

    Roland Gori est psychanalyste à Marseille et professeur de psychologie et de psychopathologie cliniques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages de psychanalyse.

    Roland Gori « On veut nous confisquer nos possibilités de penser, de débattre » - See more at: http://www.humanite.fr/debats/roland-gori-veut-nous-confisquer-nos-possibilites-513706#sthash.U3mJGp6K.dpuf

    [...]

    Roland Gori, avec Stefan Chedri, a lancé en décembre 2008 le mouvement de L'"Appel des appels", [...] , cet "appel" invite les professionnels du soin comme de la justice, de l'enseignement ou de la culture à se rassembler, échanger pour mieux réagir et s'opposer aux logiques de normalisations et d'évaluation systématique des pratiques de chacun. L'appel dénonce un « phénomène idéologique et de convergence de méthodes qui vise à araser l'humain au profit des logiques comptables et marchandes ». [...]

    source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Roland_Gori

    "Dans notre société, l'imposteur se sent comme un poisson dans l'eau."

    "L'imposture est la soeur siamoise du conformisme."

    Roland Gori

    Roland Gori «L’enjeu politique d’aujourd’hui 
est un enjeu d’humanité»

    Entretien réalisé par Michel Guilloux - L'Humanité

    Vendredi, 21 Février, 2014

    Comment «néopsychiatrie» et néolibéralisme provoquent-ils un «séisme de civilisation» ? Comment s’opposer aux nouvelles «servitudes volontaires» ? Le psychanalyste creuse son sillon critique de la dictature de la technique et de l’évaluation. Il signe un livre manifeste dont le titre résume le défi posé au sujet contemporain : Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?

    Le psychanalyste et co-initiateur de l’Appel des appels vient de publier Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? (éditions les Liens qui libèrent, voir l’Humanité du 7 février). Dans le prolongement de ses trois derniers ouvrages, de la Dignité de penser à la Fabrique des imposteurs, il poursuit ici son travail de critique des ravages du néolibéralisme et de la domination aveugle de la technique en un véritable manifeste de civilisation.

    Vous parlez de «séisme anthropologique». Pouvez-vous en développer quelques-uns des aspects dont vous parlez dans votre ouvrage ?

    Roland Gori. Un point de départ pourrait être les travaux de sociologie d’Ulrich Beck sur « la société du risque » (1986). Aujourd’hui, il importerait moins de répartir les richesses que les risques. À cette « société du risque » correspond une certaine manière de penser le sujet humain en termes de « sujet à risque ». C’est ce point qui rejoint ma propre expérience de la psychiatrie et de la médecine. Le terme de « facteur de risque » est devenu un concept organisateur de ces champs de savoir et de pratique. Et l’on sait que les formes de savoir en psychiatrie sont inséparables des formes de pratique sociale, donc des formes de pouvoir dont parle Michel Foucault. Parler d’« individu à risque » signifie que l’on va apprendre à l’individu qu’il est un lieu potentiel de catastrophes et lui transmettre les indicateurs de ses « risques ». On vise à une intériorisation des normes amenant l’individu à se considérer comme un microcosme dangereux dans un monde lui-même dangereux. On assiste par là au déclin des valeurs humanistes dans le soin comme dans l’éducation (qui promouvait le désir d’apprendre et de se reconnaître dans la vie), au profit de l’habileté sociale et de stratégies d’adaptation.

    La vision anthropologique du sujet humain qui apparaît là conduit à assigner des marqueurs à chaque individu, devenant quasiment une niche écologique, qui instaurent un autre rapport du sujet à son corps et au monde. La question n’est plus le « colloque singulier » entre le sujet et le psychiatre mais la prise en charge de populations afin de dépister des facteurs de risque et de les « prévenir » par des accompagnements des plus divers et variés. Du coup, cette médecine-là est davantage axée sur l’adaptation du sujet à son environnement que portée sur le soin psychique et physique.

    Nous sommes dans une conception qui va recomposer les champs de la psychiatrie et de la psychologie moins avec le souci de soigner les souffrances psychiques et sociales que par le dépistage simpliste des troubles du comportement. Nous ne sommes plus dans la recherche de la compréhension du sens du symptôme ni de celle de son origine dans l’histoire du sujet, une conception dans laquelle les symptômes pouvaient être traités dans un dialogue clinique compréhensif. Ça, c’est fini. Ce n’est pas un hasard si l’on parle de « désordres », de « troubles ».

    C’est là le fond de votre critique des DSM 
depuis leur version III, les Manuels diagnostiques et statistiques des troubles mentaux américains 
qui s’imposent au reste du monde...

    Roland Gori. Sous la férule des différents DSM, un langage machinal s’est imposé dans nos champs. Ce scénario narratif américain transposé tel quel en France a été traduit et adapté rapidement aux populations. Je considère pour ma part que les symptômes comme la manière de vivre ensemble participent à la fabrication, comme le disait Michel Foucault, du sujet éthique. Ce séisme n’est pas justifié par des raisons épistémologiques mais correspond à une mise en adéquation avec une certaine manière de penser l’humain comme un « capital » à préserver de différentes menaces d’érosion. Cette manière de penser la souffrance psychique a permis d’inclure de plus en plus de monde dans le lot des populations à risque et donc à surveiller. C’est le retour sous d’autres formes des « classes dangereuses ».

    Pour mesurer l’ampleur du phénomène, nous sommes passés de 60 pathologies différentes dans le DSM I, en 1950, à près de 300 avec la version révisée du DSM III de 1987, et à plus de 400 avec le DSM IV, publié en 1994. Cette inflation ne correspond pas à un progrès des connaissances médicales mais à l’expansion du nombre d’individus concernés par ces changements de critères. Par exemple, en remplaçant la « phobie sociale » par le « trouble de l’anxiété sociale », l’on est passé, entre 1987 et 1994, de 4 % à près de 18 % de la population concernés. Cela a coïncidé aussi avec la promotion du Paxil (apparu en 1992, de la famille des antidépresseurs, prescrit dans un spectre de plus en plus large de « troubles » – NDLR) . Nous sommes là dans une certaine hygiène publique du corps social. Du coup, les stratégies vont s’orienter du côté du contrôle, de la « séquestration sociale » à domicile, plutôt du côté du sécuritaire donc.

    Ces dispositifs se prétendent scientifiques alors qu’ils ne sont que formels. On colonise les esprits par cette prime à la culture extravertie américaine, qui est une manière de penser l’individu et le lien social, une forme d’hégémonie culturelle dont parlait Gramsci. Le DSM III fait rupture au moment même où Reagan coupe dans les budgets de la psychiatrie et que le capitalisme financier va triompher. C’est un point sur lequel ce travail s’inscrit dans la lignée de mes précédents livres. On peut reprendre Marx, aussi : on assiste à une prolétarisation généralisée de l’existence. Que l’on soit magistrat, enseignant, médecin, infirmière ou journaliste, le savoir-faire, ce savoir-faire d’artisan, est confisqué par les protocoles standardisés et le traitement machinique de l’information. On parle beaucoup de signaux, de connexions, mais tout ce qui fait la richesse du langage humain subit une réduction. On est du côté de la crise du récit dont parlait Walter Benjamin, qui s’est accélérée durant ces dernières décennies. Je pense à cette belle phrase de Camus dans la Chute : «Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué »...

    D’où votre interrogation sur la notion de bonheur ?

    Roland Gori. On peut avoir espoir d’une émancipation à condition qu’elle soit prise dans le tissu du collectif, donc de l’humain. Sinon l’on est ravalé au rang de « segment technique ». C’est là où la démocratie est en danger. Depuis Aristote, l’on sait que l’esclave ne peut être heureux puisqu’il ne participe pas au bien commun, dépossédé qu’il est de sa volonté au profit de celle du maître... Quand Saint-Just disait que le bonheur était une idée neuve en Europe, il s’inscrivait dans une tradition selon laquelle la condition d’une bonne vie est la liberté politique. L’on parle donc de bonheur public. Chacun est responsable de son sort ? Oui mais avec les autres.

    Ce qui a chuté à notre époque est l’adjectif « public » pour nous faire évoluer vers un égoïsme de masse : être heureux sans l’autre, c’est-à-dire l’autre qui me reconnaît en retour comme autre, pas « l’autre » de la psychanalyse, mais celui qu’étudient la phénoménologie et la politique. Je pense au mot de Prévert sur la façon dont on reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait en partant. Ici, il s’agit de tapage. Il est parti et il ne reste que le concept fantôme d’une réalité charnelle poétique perdue ; et pas parce que le progrès est en berne mais parce que nous sommes en plein déclin des valeurs humanistes de dignité humaine et de liberté, terrassées depuis trente ans par des criminels de civilisation qui ont pour nom Reagan ou Thatcher.

    «Criminels de civilisation» ?

    Roland Gori. Je m’inscris dans la lignée de Jacques Ellul et de bien d’autres contre l’emprise technique sur nos vies au service du marché, contre la prolétarisation des populations, de leur contrôle et de leur surveillance. Les gens sont de plus en plus traqués et on va leur apprendre à se méfier de tout ce qui peut apparaître d’involontaire chez eux. Et la technique n’a pas d’état d’âme. Elle ne requiert que sa propre exécution. La politique par le chiffre ou l’évaluation finit par rendre impossible l’existence du débat politique, voire de tout débat. Avec ce sujet solitaire, isolé, nous sommes passés aux antipodes d’une conception à la Camus ou à la Jaurès et de sa « fabrique du citoyen ». De même que l’on a cassé le concept de bonheur commun, on a cassé celui de liberté qui n’est plus la participation à la vie politique et la capacité à défendre son point de vue dans le conflit et dans l’espace de la parole 
– on pense à la « parcelle d’humanité » déposée en chacun de nous dont parlait Jaurès et qui résiste à la fatalité qu’elle soit sociale, économique ou biologique. Je refuse de me résigner à la fatalité et je me demande donc si les politiques eux-mêmes ne sont pas prolétarisés. L’espace du politique se trouve confisqué et se réduit à la gestion différenciée des humeurs et à l’administration technique et économique. On trouve à la tête de l’État ce que l’on trouve à ses extrémités : un DRH, un manager, un gestionnaire tout-puissant qui ne sait que faire du fric, faire des économies et vendre des services. C’est ainsi que l’hôpital devient une usine à soins, l’école une machine à répondre à des tests scolaires, et que le bonheur prend le masque de la sécurité dans le discours politique.

    [NDB : "La sécurité c'est la protection contre la misère de l'autre." Roland Gori]

    Vous évoquez aussi une crise 
de l’autorité et de la loi...

    Roland Gori. L’autorité ne se confond pas avec le pouvoir et encore moins avec la contrainte. Elle est en crise du fait de l’accroissement du pouvoir normatif. Nous assistons à une inflation des normes qui atteint une dimension de folie. L’inflation même des lois conduit à effacer la notion de loi comme expression de l’autorité souveraine. Toutes ces lois votées et rafistolées sans cesse n’ont plus la puissance, « l’autorité de la loi ». L’on n’est plus dans le partage de ce qui est défendu ou permis quand la norme calibre les individus comme des fruits ou des tomates. On aboutit à en perdre jusqu’à notre souveraineté juridique, quand le droit européen en vient à primer sur le droit national. Et si vous ajoutez que le droit n’est devenu rien d’autre qu’un ensemble de procédures, c’est-à-dire de techniques, la judiciarisation de la vie sociale n’est pas du côté du conflit mais de celui de l’emprise technique sur les situations sociales par un ensemble de textes formels. Tout devient vérification d’une mise en conformité : peu importe ce que vous faites du moment que cela reste conforme aux règles formelles décidées initialement. C’est vrai de l’hôpital à l’Audimat en passant par la recherche : on ne va pas vérifier le contenu d’un article scientifique mais la revue dans lequel il est publié et sa cotation en fonction de la popularité en termes de citations dans les revues...

    Vous liez dette et amitié contre 
cette nouvelle « servitude volontaire ».

    Roland Gori. Disons que j’emprunte à David Graeber (1), ainsi qu’à mes propres livres plus anciens. (Sourire.) Il rappelle la proximité, dans l’étymologie, de free, libre, et de friend, ami. La liberté est définie comme capacité à se faire des amis, donc par la capacité à former des vrais réseaux sociaux, d’amitié. Il existe un véritable esclavage moderne contre cette conception de la possibilité de se faire des amis dans la vie sociale, concrètement, historiquement, avec sa propre culture, sa propre singularité. Dans l’évaluation formelle, nous sommes devant l’égalité des grains de sable interchangeables à l’infini dont parlait Marx : « Le temps est tout, l’homme n’est plus rien ; il est tout au plus la carcasse du temps. Il n’y est plus question de la qualité. La quantité seule décide de tout. » (Misère de la philosophie – NDLR). On touche là à la question de la restitution volontaire des particularités singulières, politiques, linguistiques, sociales. On a une histoire, un patrimoine, donc une vie avec une transmission individuelle et collective. Cela s’articule avec la question de la dette. Mais à l’heure des transactions financières mondialisées, on efface jusqu’à la face figurative même de l’argent. Et dès lors que l’argent ne vaut plus qu’en tant qu’argent, il ne garantit plus rien d’autre que lui-même, ce qui mène aux crises diverses et variées que nous traversons...

    Ce qui peut faire objection à la servitude volontaire dans laquelle on se trouve inséré et où l’on s’insère est de considérer les individus et leur existence non comme des produits finis mais, qu’on les aime ou qu’on les déteste, comme ayant chacun un relief particulier. Les réseaux sociaux numériques sont peut-être les fantômes de ces liens d’amitié malmenés dans notre société et dans notre civilisation. Que partage-t-on avec un ami ? Une reconnaissance existentielle. C’est l’amour. C’est l’art. C’est l’expérience du sensible. Et c’est la politique. Là résident les vecteurs de l’émancipation sociale sur lesquels Jaurès a insisté avec « cette humanité qui n’existe pas encore ou à peine ». On en revient à cette « parcelle d’humanité », et à ce que l’on en fait. L’enjeu politique d’aujourd’hui est un enjeu d’humanité.

    source : http://www.humanite.fr/tribunes/roland-gori-l-enjeu-politique-d-aujourd-hui-est-un-559671#sthash.mxU00xTK.dpuf

     

    Plus d'infos :

    => Télécharger article Politis du 14 janvier 2010 "Gripper la machine à décerveler"

    => Télécharger "La folie évaluation : les nouvelles fabriques de la servitude."
    (Alain Abelhauser Roland Gori, Marie-Jean Sauret) (29 pages)

    => Article La Tribune "Notre société fabrique de plus en plus d'imposteurs"

    Un commentaire à cet article :

    Habemus Austeritate  a écrit le 05/04/2013 à 16:27 :

    "Je ne peux qu'abonder massivement dans ce sens, la sphère publique n'est pas la seule concernée, ce constat se dresse également dans le privé; étant issu d'un cadre familial où le travail, le professionnalisme et la droiture sont des principes, des valeurs et sont forcement source d'épanouissement. Durant ma maigre carrière, je n'ai cessé de rencontrer ce type de profil évoluant à des postes de manager, avec beaucoup de responsabilité. Mon expérience m'a confronté rapidement à des N+1/N+2 qui cultivent un certain élitisme social, toujours bien habillé, bien coiffé, avec des références en béton armé et généralement bien parlant. Face à ce mimétisme et les tentacules sociales ainsi bâties, tout est mis en oeuvre pour préserver un seul intérêt, le leur. On délègue, on jongle, en tapant parfois sur les doigts, en lançant des remarques tellement arrogantes qu'il est parfois difficile pour les gouvernés de ne pas monter au créneau, et on file au restaurant pour se goinfrer. Tout désir d'innovation, de changement, ou d'initiative dans l'intérêt de l'entreprise est sévèrement réprimandé, peu importe votre bonne volonté, le péché le plus méprisable est la passion. Cela je l'ai appris en sortie d'étude, lorsque j'étais encore naïf et que je pensais que tout les efforts que j'avais mis en oeuvre finirait par servir ma cause ; ils ont fini par me coûter ma place, pourtant passionné par mon secteur d'activité et reconnu comme bon élément par mes interlocuteurs, j'ai appris à mes dépends comment fonctionne le système et croyez-moi qu'on ne m'y reprendra plus. La méritocratie est morte en France en même temps que l'avenir de notre pays. Le mal est trop profond, trop ancré dans les moeurs ; ayant côtoyé de grandes formations françaises, je ne peux que constater qu'il est déjà trop tard puisque tout mes petits camarades ont adopté cette attitude désinvolte, en ne foutant clairement rien à part se soûler le week-end et voyager dans divers pays à la recherche des "petites" de DSK. Ces gens là s'en sortent très bien dans leur vie professionnelle, pour rien au monde ils n'échangeraient leurs rêves de vie facile et de procrastination, l'intérêt général est vu comme une perte de temps, d'efforts et d'argent."

    => Article de ce blog Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? - Roland Gori

     

    Si l’imposture est répandue dans toute la société, est-ce à dire que nous serions autant imposteurs en bas qu’en haut de l’échelle sociale ? Ou bien votre réflexion anthropologique sur l’imposture s’articule-t-elle à une analyse de classe ?

    Roland Gori. Ce que je souligne, c’est que 
le capitalisme exige une rationalisation de la production qui aboutit à une fragmentation des actes professionnels. Marx montrait déjà que, pour le capitalisme, le « travailleur idéal » était un travailleur sans subjectivité et sans citoyenneté. Marx comme Weber montrent que, pour parvenir à cet asservissement 
de l’homme aux exigences des machines, le processus de rationalisation doit s’étendre au-delà du temps de travail et s’emparer du temps de l’existence tout entière. Le temps du loisir, par exemple, se verra de plus en plus confisqué par la logique de la marchandise et du spectacle. Cette évolution porte une exigence d’adaptation sociale et subjective toujours plus intense, et qui, en tant que telle, n’est pas le lot de telle ou telle classe mais traverse au contraire toute la société. Alors il arrive que, face à un système qui colonise toutes les dimensions de l’existence en le privant de ses possibilités de création, l’individu cherche à se protéger par la ruse et le semblant. L’imposteur n’est pas seulement l’escroc conscient et responsable de ses actes, jouissant de duper, de feindre et de mentir. L’imposture dont je parle concerne aussi les individus ou même les États qui ont été dépossédés, expropriés de leur souveraineté, et qui dès lors se parent de mensonges, de tricheries, de masques pour contrer un système normatif qui exige trop d’eux. Par analogie, disons qu’il arrive qu’un enfant mente moins parce qu’il est malade ou immoral que parce qu’il ressent son environnement comme trop intrusif. Le mensonge devient le moyen, le fétiche par lequel l’enfant se reconstitue un monde intérieur, une intimité mise à l’abri 
de l’environnement perçu comme traumatique. Cela donne une multitude de personnalités particulières, type as if (comme si), des 
faux soi ne répondant qu’en apparence 
aux exigences de l’environnement qui les fait vivre au-dessus de leurs moyens. C’est une fausse adaptation fabriquée par la violence des normes imposées. Cela ne disculpe pas l’imposteur, cela montre simplement que l’environnement dont il émerge a sa part. 
Et cette part est grande, eu égard à la comédie sociale des mœurs qui est la nôtre. J’en donne plusieurs exemples. Ce sont les mécanismes de telles situations que j’essaie de percer à jour.

     

    Vous disiez qu’aujourd’hui la prolétarisation n’est plus limitée au travail et qu’elle se combat au niveau de l’existence dans sa globalité. Mais vous écrivez aussi que « l’émancipation politique des travailleurs suppose leur émancipation préalable dans les activités de travail ». N’est-ce pas, alors, qu’il ne peut y avoir de réelle émancipation sans une action collective pour libérer le travail du joug de la logique capitaliste ?

    Roland Gori. Oui, mais l’émancipation ne saurait être seulement une émancipation 
des conditions matérielles du travail. Gramsci soulignait déjà que l’action des syndicats 
est nécessairement limitée dans la mesure 
où ils ne réunissent les travailleurs que sur 
la seule base de la force de travail, souci 
qu’ils partagent avec le patronat. Aujourd’hui encore, les syndicats se battent davantage sur les conditions de l’emploi que sur la défense des métiers. L’emploi, c’est évidemment crucial du point de vue de la « citoyenneté sociale », comme l’a bien montré Robert Castel. 
On assiste aujourd’hui à l’évidence à 
une érosion des droits sociaux, et il faut 
y résister. Mais la prolétarisation n’est pas réductible à cette érosion. Elle consiste 
aussi en une confiscation de la pensée même de l’acte professionnel. Prenons l’exemple des médecins. Au travers de dispositifs comme la tarification à l’activité (T2A) ou le contrat d’amélioration des pratiques individuelles (Capi), des critères hétérogènes à la logique médicale leur sont imposés. 
Les dispositifs d’évaluation requièrent 
une soumission sociale librement consentie les invitant à incorporer toujours davantage des préoccupations de gestion au détriment de l’acte de soin en lui-même. Tout est fait pour que la dimension du soin s’estompe 
au profit de la valeur marchande de l’acte et soit subordonnée aux autorités administratives. Du coup, par exemple, 
ce sont les spécialités les plus techniques 
qui sont valorisées au détriment des autres.Par petits bouts, c’est l’acte même du 
soin qui se trouve modifié. C’est pour cela qu’il y a urgence à déployer 
une « politique des métiers », comme 
s’y emploie l’Appel des appels (1).

     

    Dans vos travaux, vous montrez que l’imposture 
est inhérente à la « folie de l’évaluation », 
qui prétend tout mesurer, tout « quantifier », 
et produit du conformisme et du faux-semblant. 
Mais l’évaluation ne peut-elle pas être 
un recours pour démasquer l’imposteur ? 
Évaluer les compétences des uns et des autres, n’est-ce pas se doter d’un outil pour débusquer 
les beaux parleurs, qui masquent l’absence 
de fond par un jeu subtil sur les formes ?

    Roland Gori. Je ne critique pas toute forme d’évaluation. J’ai d’ailleurs moi-même passé ma vie à évaluer : des thèses, des mémoires de master, des copies de première année, etc. L’évaluation fait partie de nos vies quotidiennes. On évalue en permanence, 
quand on va au restaurant, au cinéma, etc. 
Ce que je dénonce, ce sont les nouvelles formes sociales de l’évaluation, qui se prétendent objectives alors qu’elles sont simplement formelles et procédurales. Prenez le facteur d’impact (ou, en anglais, l’impact factor). Cette expression renvoie au taux de citation d’une revue et c’est devenu un critère essentiel d’évaluation de la recherche scientifique. Cela signifie que plus une revue a des auteurs cités, plus elle a un indice de popularité élevé. À partir de là, plus on publie dans ce type de revue, plus on est évalué comme un bon auteur. On confond valeur et opinion. C’est une politique de la marque, de l’Audimat 
et du spectacle qui fait de l’article une marchandise comme une autre. Ce type d’évaluation quantitative et spectaculaire prend modèle sur la notation en cours sur les marchés financiers. Les évaluations des chercheurs, celle des enfants de maternelle, celle des équipes hospitalières, du travail social, de l’enseignement, etc. sont établies sur la même base que la notation des agences du même nom. Il s’agit d’émettre une opinion à partir d’un certain nombre d’indicateurs construits à partir des comportements passés. Cette manière d’entrer dans l’avenir à reculons, d’anticiper le futur à partir des logiciels du passé, se généralise à l’ensemble des évaluations sociales. En psychiatrie, cela s’appelle la « méthode actuarielle », qui consiste à évaluer les risques de récidives de comportements déviants de la même manière que les agences de notation définissent les risques encourus lors des placements financiers. C’est la même méthode à tous les étages du social, au risque 
là encore de produire ce que l’on annonce et 
de réaliser une prophétie autoréalisatrice.

     

    Le problème n’est donc pas l’évaluation en soi, mais la place et la forme qu’elle prend dans 
ce que vous appelez la « démocratie d’expertise et d’opinion »…

    Roland Gori. On peut dire les choses de façon plus tranchée : le problème, ce n’est pas 
les chiffres, mais le fait qu’on nous assène des chiffres pour désamorcer par avance la possibilité même du débat. La démocratie d’expertise et d’opinion dont je parle renvoie à cette confiscation systématique de nos possibilités de penser, de débattre. On veut nous faire taire en nous subordonnant aux donneurs de chiffres. De plus en plus, nous nous mettons à croire aux chiffres comme hier en l’animisme, en la bonne parole de l’Évangile ou aux prophéties millénaristes. Nous devons 
à tout prix nous libérer de cette tendance !

     

    Vous en appelez au désir et aux fictions… Mais ces catégories ont-elles un potentiel subversif, dans notre société de spectacle et de consommation ?

    Roland Gori. Le désir n’est pas l’envie ou le caprice. Le désir naît d’un manque qui ne se laisse saturer par aucun objet, personne ou symbole. Il pousse à créer sans cesse, à inventer la vie sans la réduire à la répétition du passé ou aux conformismes des modes d’emploi. Il nous pousse à fictionner, si j’ose dire. Un individu ou une société qui méprise la fiction se condamne au mensonge. C’est la raison pour laquelle il n’y aura pas d’émancipation politique sans émancipation culturelle. Le jeu, la poésie, l’amour sont inutiles en apparence mais essentiels. Notre civilisation technicienne, en confondant le jeu avec le divertissement et le futile, en méprisant les fictions de la culture et de l’imagination, participe à la chosification de l’humain et de la nature. C’est une authentique catastrophe écologique qui finit par détruire l’environnement symbolique autant que celui de la nature.

    (1) www.appeldesappels.org

    les normes en question « Respecter les normes, c’est le b.a.-ba de tout imposteur », nous explique Roland Gori dans son essai (1).
Ce qui signifie que l’imposteur dont s’occupe le
professeur émérite en psychopathologie est potentiellement en chacun de nous. Il dérive d’une société qui ne jure que par la norme et évalue frénétiquement les individus pour produire du conformisme, du faux-semblant. Attention, « il ne s’agit pas de supprimer des normes, mission aussi stupide qu’impossible, mais de permettre un jeu suffisant dans leur usage pour qu’elles n’empêchent pas l’invention », précise Roland Gori. De même, la guerre n’est pas déclarée à l’évaluation en général, mais à « l’évaluation quantitative, formelle et normative » dont l’enjeu est de propager la « religion du marché » dans tous les domaines de l’existence, à commencer par tout ce qui relève directement du bien commun (l’éducation, la santé, la recherche, etc.). En démontant les rouages psychiques et sociaux de l’imposture, ce livre nous aide à sortir de 
ce que l’auteur appelle un « état de stupeur culturelle ».

    (1) La Fabrique des imposteurs, Éditions Les Liens qui Libèrent, 
224 pages, 21,50 euros, 2013.

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