• Michel Abescat Publié le 07/12/2015. Mis à jour le 13/12/2015 à 18h54.

    En politique comme dans les entreprises, “les médiocres ont pris le pouvoir” - Michel Abescat

    Sous le règne de la médiocratie, la moyenne devient une norme, le compromis domine : idées et hommes deviennent interchangeables. Il faut résister à la révolution anesthésiante, alerte le philosophe Alain Deneault.

    C'est d'une « révolution anesthésiante » qu'il s'agit. Celle qui nous invite à nous situer toujours au centre, à penser mou, à mettre nos convictions dans notre poche de manière à devenir des êtres interchangeables, faciles à ranger dans des cases. Surtout ne rien déranger, surtout ne rien inventer qui pourrait remettre en cause l'ordre économique et social.

    « Il n'y a eu aucune prise de la Bastille, rien de comparable à l'incendie du Reichstag, et l'Aurore n'a encore tiré aucun coup de feu, écrit le philosophe Alain Deneault qui enseigne la pensée critique en science politique à l'Université de Montréal. Pourtant, l'assaut a bel et bien été lancé et couronné de succès : les médiocres ont pris le pouvoir. » Explications.

    Qu'entendez-vous par « médiocratie » ?

    En français, il n'existe pas d'autre mot que celui de « médiocrité » pour désigner ce qui est « moyen ». « Supériorité » renvoie à ce qui est supérieur, « infériorité » à ce qui est inférieur, mais « moyenneté » ne se dit pas. Il y a pourtant une distinction sémantique entre la moyenne et la médiocrité, car la moyenne relève le plus souvent d'une abstraction : revenu moyen, compétence moyenne, c'est-à-dire une place au milieu d'une échelle de valeurs. La médiocrité, en revanche, est la moyenne en acte.

    La médiocratie désigne ainsi un régime où la moyenne devient une norme impérieuse qu'il s'agit d'incarner. C'est l'ordre médiocre érigé en modèle. Il ne s'agit donc pas pour moi de stigmatiser qui que ce soit, mais plutôt de comprendre la nature de cette injonction à être médiocre qui pèse aujourd'hui sur des gens qui ne sont pas forcément enclins à l'être.

    Quelle est cette injonction ? D'où vient-elle ?

    La médiocratie vient d'abord de la division et de l'industrialisation du travail qui ont transformé les métiers en emplois. Marx l'a décrit dès 1849. En réduisant le travail à une force puis à un coût, le capitalisme l'a dévitalisé, le taylorisme en a poussé la standardisation jusqu'à ses dernières logiques. Les métiers se sont ainsi progressivement perdus, le travail est devenu une prestation moyenne désincarnée.

    Aux yeux d'un grand nombre de salariés, qui passent de manière indifférente d'un travail à un autre, celui-ci se réduit à un moyen de subsistance. Prestation moyenne, résultat moyen, l'objectif est de rendre les gens interchangeables au sein de grands ensembles de production qui échappent à la conscience d'à peu près tout le monde, à l'exception de ceux qui en sont les architectes et les bénéficiaires.

    A l'origine de la médiocratie, vous insistez également sur la montée en puissance de la « gouvernance »…

    C'est le versant politique de la genèse de la médiocratie. D'apparence inoffensive, le terme de gouvernance a été introduit par Margaret Thatcher et ses collaborateurs dans les années 80. Sous couvert de saine gestion des institutions publiques, il s'agissait d'appliquer à l'Etat les méthodes de gestion des entreprises privées supposées plus efficaces.

    La gouvernance, qui depuis a fait florès, est une forme de gestion néolibérale de l'Etat caractérisée par la déréglementation et la privatisation des services publics et l'adaptation des institutions aux besoins des entreprises. De la politique, nous sommes ainsi passés à la gouvernance que l'on tend à confondre avec la démocratie alors qu'elle en est l'opposé.

    Dans un régime de gouvernance, l'action politique est réduite à la gestion, à ce que les manuels de management appellent le « problem solving » : la recherche d'une solution immédiate à un problème immédiat, ce qui exclut toute réflexion de long terme, fondée sur des principes, toute vision politique du monde publiquement débattue. Dans le régime de la gouvernance, nous sommes invités à devenir des petits partenaires obéissants, incarnant à l'identique une vision moyenne du monde, dans une perspective unique, celle du libéralisme.

    Etre médiocre, ce n'est donc pas être incompétent ?

    Non. Le système encourage l'ascension des acteurs moyennement compétents au détriment des super compétents ou des parfaits incompétents. Ces derniers parce qu'ils ne font pas l'affaire et les premiers parce qu'ils risquent de remettre en cause le système et ses conventions. Le médiocre doit avoir une connaissance utile qui n'enseigne toutefois pas à remettre en cause ses fondements idéologiques. L'esprit critique est ainsi redouté car il s'exerce à tout moment envers toute chose, il est ouvert au doute, toujours soumis à sa propre exigence. Le médiocre doit « jouer le jeu ».

    Que voulez-vous dire ?

    « Jouer le jeu » est une expression pauvre qui contient deux fois le même mot relié par un article, c'est dire son caractère tautologique. C'est une expression souriante, d'apparence banale et même ludique. Jouer le jeu veut pourtant dire accepter des pratiques officieuses qui servent des intérêts à courte vue, se soumettre à des règles en détournant les yeux du non-dit, de l'impensé qui les sous-tendent. Jouer le jeu, c'est accepter de ne pas citer tel nom dans tel rapport, faire abstraction de ceci, ne pas mentionner cela, permettre à l'arbitraire de prendre le dessus. Au bout du compte, jouer le jeu consiste, à force de tricher, à générer des institutions corrompues.

    La corruption arrive ainsi à son terme lorsque les acteurs ne savent même plus qu'ils sont corrompus. Quand des sociétés pharmaceutiques s'assurent que l'on guérisse à grands frais des cancers de la prostate pourtant voués à ne se développer de manière alarmante que le jour où ceux qui en sont atteints auront 130 ans. Quand l'université forme des étudiants pour en faire non pas des esprits autonomes mais des experts prêts à être instrumentalisés.

    Le recteur de l'Université de Montréal l'a affirmé sur le ton de l'évidence à l'automne 2011 : « Les cerveaux doivent correspondre aux besoins des entreprises. »  Des entreprises qui justement siègent au conseil d'administration de l'université, même si celle-ci demeure largement financée par l'Etat. Le recteur de notre principale université francophone rejoignait ainsi, presque mot pour mot, les propos de Patrick Le Lay, alors PDG de TF1, affirmant en 2004 que sa chaîne vendait « du temps de cerveau disponible » à Coca-Cola.

    Jouer le jeu, c'est aussi, où que l'on soit, adopter le langage de l'entreprise privée…

    Dans l'ordre de la gouvernance, le service public disparaît et sa terminologie avec. Le patient d'un hôpital, l'usager du train ou du métro, le spectateur d'une salle de concert, l'abonné d'un musée, tous deviennent des « clients ». A la radio d'Etat, au Québec, un journaliste culturel m'a récemment demandé si j'étais « consommateur de théâtre ». Et la bibliothèque nationale, quand je suis en retard pour rendre les livres que j'ai empruntés, m'envoie un courriel qui commence par « Cher client ». Ces mots ne sont pas anodins. Ils sont révélateurs. Ils en disent long sur la révolution anesthésiante que nous vivons aujourd'hui.

    Vous placez l'expert au centre de la médiocratie. Pourquoi ?

    L'expert est souvent médiocre, au sens où je l'ai défini. Il n'est pas incompétent, mais il formate sa pensée en fonction des intérêts de ceux qui l'emploient. Il fournit les données pratiques ou théoriques dont ont besoin ceux qui le rétribuent pour se légitimer. Pour le pouvoir, il est l'être moyen par lequel imposer son ordre.

    L'expert s'enferme ainsi dans les paramètres souhaités par telle entreprise, telle industrie, tel intérêt privé. Il ne citera pas Coca-Cola dans une étude sur l'obésité parce que la marque a financé l'étude. Il affirmera que les variations climatiques ne sont pas liées à l'activité industrielle parce que Exxon Mobil subventionne ses recherches. Il nous faudrait un nouveau Molière pour faire subir aux experts le sort que l'auteur du Malade imaginaire a réservé aux médecins de son temps.

    La médiocratie ne pousse-t-elle pas aussi à l'affadissement du discours politique ?

    Sans surprise, c'est le milieu, le centre, le moyen qui dominent la pensée politique. Les différences entre les discours des uns et des autres sont minimes, les symboles plus que les fondements divergent, dans une apparence de discorde. Les « mesures équilibrées », « juste milieu », ou « compromis » sont érigées en notions fétiches. C'est l'ordre politique de l'extrême centre dont la position correspond moins à un point sur l'axe gauche-droite qu'à la disparition de cet axe au profit d'une seule approche et d'une seule logique.

    Dans ce contexte médiocre, règne la combine. Les gouvernants se font élire sur une ligne politique et en appliquent une autre une fois élus, les électeurs profitent des municipales pour protester contre la politique nationale, votent Front national pour exprimer leur colère, les médias favorisent ces dérapages en ne s'intéressant qu'aux stratégies des acteurs. Aucune vision d'avenir, tout le jeu politique est à courte vue, dans le bricolage permanent.

    Comment résister à la médiocratie ?

    Résister d'abord au buffet auquel on vous invite, aux petites tentations par lesquelles vous allez entrer dans le jeu. Dire non. Non, je n'occuperai pas cette fonction, non, je n'accepterai pas cette promotion, je renonce à cet avantage ou à cette reconnaissance, parce qu'elle est empoisonnée. Résister, en ce sens, est une ascèse, ce n'est pas facile.

    Revenir à la culture et aux références intellectuelles est également une nécessité. Si on se remet à lire, à penser, à affirmer la valeur de concepts aujourd'hui balayés comme s'ils étaient insignifiants, si on réinjecte du sens là où il n'y en a plus, quitte à être marginal, on avance politiquement. Ce n'est pas un hasard si le langage lui même est aujourd'hui attaqué. Rétablissons-le.

    A lire

     Gouvernance, le management totalitaire, d'Alain Deneault, éd. Lux (2013)

    La Médiocratie, d'Alain Deneault, éd. Lux (2015)

    source : http://www.telerama.fr/idees/en-politique-comme-dans-les-entreprises-les-mediocres-ont-pris-le-pouvoir,135205.php#Dopu0STGtkJ5ygzb.01

     

    Les entreprises veulent des gens intelligents qui n'utilisent pas leurs capacités de réflexion

    Repéré par Jean-Laurent Cassely 29.09.2016 - 5 h 44, mis à jour le 30.09.2016 à 11 h 15

    C'est un paradoxe que découvrent à chaque automne de nombreux jeunes diplômés.

    C’est une des réalités cruelles du monde du travail: alors qu’à chaque rentrée, des jeunes gens brillants et (sur-)diplômés font leurs premiers pas en entreprise, ils se rendent rapidement compte que si c’est grâce à leur intelligence et leurs capacités de réflexion qu’ils ont été recrutés, personne ne s’attend à ce qu’ils utilisent ce potentiel une fois en poste.

    C’est ce que le spécialiste des comportements en organisation André Spicer nomme le «paradoxe de la stupidité», qui veut que les plus aptes se retrouvent dans des environnements où leur adaptation passe par une désactivation de leurs capacités à prendre du recul sur la situation.

    Dans le magazine Aeon, ce chercheur volontiers provocateur et iconoclaste revient sur ses observations en entreprise. Il a interrogé des centaines de salariés dans les secteurs du conseil, de l’ingénierie, de la fonction publique, de l’université, de la finance, pour en arriver à la conclusion que les salariés fraîchement recrutés s’attendent à relever des défis intellectuels stimulants mais qu’au lieu de cela, ils se voyaient attribuer des tâches routinières qui leur paraissent sans objet, dans lesquelles la présentation compte plus que le fond. Sans oublier les contraintes bureaucratiques envahissantes qui occupent une grande partie du temps travaillé.

    «Se concentrer sur la résolution de problèmes»

    Les observations de Spicer rejoignent ici celles de David Graeber sur les «bullshit jobs» («métiers à la con») pour expliquer pourquoi les jeunes salariés ont tendance à entrer avec un enthousiasme mesuré dans les carrières de grands groupes. La thèse d’André Spicer est que toute l’organisation est structurée autour de cette obligation de ne pas trop (se) poser de question, à rebours de tout ce qu’enseigne la sagesse managériale contemporaine.

    «En évitant de trop réfléchir, écrit le chercheur, [les salariés] peuvent se concentrer sur la résolution des problèmes. Contourner le type de questions dérangeante que la réflexion peut mettre en lumière autorise les employés à éviter les conflits avec leurs collègues.»

    Le paradoxe veut donc que des gens par ailleurs intelligents et conscients de l’absurdité de la situation à titre individuel acceptent un fonctionnement collectif basé sur la stupidité comme ligne de conduite des organisations.

    La mauvaise pratique des «best practices»

    Plus généralement, le chercheur brocarde la manie des organisations pour la culture du management de la productivité, qui pousse périodiquement ces dernières à investir dans l’image de marque, les formations au leadership, les «best practices» ou la culture d’entreprise, autant d’activités dépensières en ressources financières et humaines, qui sont souvent dénuées d’efficacité si on en croit l’auteur.

    Celui-ci estime qu'à court et moyen terme, cette stupidité est «fonctionnelle», dans la mesure où l'intérêt collectif est d'éviter les conflits et les perpétuelles remises en question qui empêchent d'avancer. En revanche, sur le long terme, se voiler la face expose l'organisation à un risque d'erreurs majeures.

    source : http://www.slate.fr/story/124061/entreprises-gens-intelligents-stupides

     

    C'est enfin prouvé : pour réussir sa carrière en entreprise, il vaut mieux être stupide

    Tous les ans, des milliers de jeunes Français surdiplômés se pressent vers les plus grandes entreprises de ce pays pour utiliser leur gros cerveau transpirant de business plans afin de modeler le monde à leur image – et gagner un maximum de blé. Ces femmes et ces hommes, prêts à conquérir l'univers grâce à leurs brillantes idées – tel que « Et si on changeait le logo ? » – se retrouvent dans un monde qu'ils pensent connaître, mais surtout dans lequel ils estiment pouvoir faire office de messie. Ce n'est pas vraiment de votre faute, l'école vous a répété pendant toutes vos études à quel point vous étiez important et que les entreprises allaient se battre pour vous. C'est vrai, mais visiblement ce n'est pas vraiment pour votre intelligence qu'elles le feront.

    En fait, ce serait même l'inverse, puisqu'il y a de grandes chances que votre évolution dans le monde de l'entreprise soit plus simple si vous êtes stupide. C'est ce que met en évidence un professeur de l'université de Londres, André Spicer, dans le livre The Stupidity Paradox publié cette année. L'étude a porté sur des centaines de jeunes travailleurs – tous intelligents et surdiplômés – et des dizaines d'entreprises. Ce « paradoxe de la stupidité » – qu'il résume dans un article pour le magazine Aeon – consiste à démontrer que dès qu'un jeune diplômé intègre une entreprise, on lui demandera plus ou moins de débrancher son cerveau.

    C'est ce que me confirme Spicer, contacté par mail : « Ils embauchent des tas de jeunes surdiplômés, mais ils doivent débrancher leur cerveau pour faire quelque chose d'idiot. » C'est pour cette raison qu'après avoir reçu le calepin, le stylo et le mug de bienvenue de la part de leur happiness manager, beaucoup de jeunes salariés plongent dans une profonde dépression. Alors qu'ils étaient majors de leur promotion, ces jeunes diplômés finissent par croupir sur une chaise de bureau et s'adonnent à des tâches particulièrement rébarbatives tout en touchant un salaire indécent. Certains appelleront ça « une bonne planque », d'autres plus simplement « un enfer » et quelques benêts diront qu'« il faut bien bosser, non ? ». Aujourd'hui, la moitié des salariés français estiment s'emmerder au boulot. Et cet ennui moderne peut bien sûr faire des ravages, comme me le confirme Étienne, un ami qui a parfois été déçu de ce qu'on lui proposait : « Quand on sort de six ans d'études, ça peut faire un peu chier de passer sa journée à répondre à des mails. »

    Pourquoi recruter des personnes surqualifiées si c'est pour leur donner des tâches qui ne demandent pas de talent ou de connaissance incroyable ? En fait, les entreprises cherchent avant tout à recruter des gens suffisamment intelligents pour perpétrer le business familial, mais pas assez pour pouvoir le remettre en cause. C'est l'une des premières règles d'une grosse entreprise, comme me l'explique Spicer : « Pour réussir, les grandes entreprises ont besoin de conformisme. Mais pour avoir une bonne image dans le monde extérieur, l'entreprise doit aussi paraître intelligente. C'est là où il peut y avoir un conflit, puisque les gens intelligents refusent souvent le conformisme. »

    Ne pas trop réfléchir au boulot empêche assurément de se poser des questions – bien que légitimes – comme « Pourquoi je fais ce boulot ? » ou « Pourquoi mon boss arrive toujours à 11h30 ? » Poser trop de questions remettra en cause l'équilibre de l'entreprise, basé sur une omerta. Remettre son travail en question, c'est remettre en cause des règles bien établies, et donc l'entreprise en elle-même. L'entreprise existait avant vous et existera encore bien après vous, comme une vulgaire table basse. C'est d'ailleurs ce qui fait qu'elle est dépourvue de toute humanité. Sous-entendu : ce n'est pas à vous de tout remettre en question. Spicer confirme : « Vous imaginez si tous les cerveaux d'une entreprise étaient comme "libérés" ? Il est certain que ces gens se poseraient trop de questions sur l'entreprise. Et ça, ce n'est pas bon. »

    Mais ce système ne fonctionne que par l'acceptation des salariés eux-mêmes. Comment manager des centaines de salariés qui vont rapidement s'ennuyer et devenir aigris ? Deux solutions assez simples : l'argent et l'infantilisation. Les grosses entreprises payent excessivement bien, offrent des plans d'intéressement et un tas d'avantages grâce à leur comité d'entreprise. Vous croyez vraiment qu'ils font ça parce qu'ils sont sympas ou qu'ils vous aiment bien ? Ensuite, il faut considérer le salarié surqualifié comme un enfant. Que fait-on lorsqu'un enfant s'ennuie ? On lui propose de jouer, évidemment. Il n'y a qu'à regarder le Top 10 des bureaux les plus cool du monde fait par le magazine GQ, qui ressemblent tous à des garderies pour enfants pourris gâtés. Spicer le dit très bien : « On donne à ses surdiplômés des cahiers de couleur, on leur organise des journées où ils peuvent venir déguisés en super-héros et ils ont même une chorale. Certaines entreprises ont dessiné leurs espaces de travail comme de véritables aires de jeux pour enfants, comme Google avec ses toboggans et son bateau pirate. »

    Faire le choix d'accepter cette fatalité pourrait même être récompensé. « La stupidité peut payer et vous faire grimper les échelons. Personne ne veut être celui qui fait des réunions interminables simplement pour faire le malin », plaisante Spicer. En acceptant de jouer le jeu, vous n'avez donc aucun avis ou volonté. Vous êtes là sans vraiment l'être. Par conséquent, si vous ne vous engueulez avec personne, on va donc vous considérer comme un bon leader. Un type qui ne fait pas de vagues. Voilà le paradoxe de la stupidité. Cette notion de leadership est très importante et aussi symptomatique de ce paradoxe. Dans les grandes entreprises, vos patrons (les leaders) utiliseront souvent – pendant ces réunions interminables où aucune décision n'est prise – des expressions comme « vision », « authenticité » ou encore « valeurs ». Vous pourriez presque croire que vous bossez avec une ONG, mais de droite. Sauf que dans les faits, leur journée consiste en grande partie à répondre à des centaines de mails, à participer à des réunions et à faire un « message de rentrée ». C'est tout simplement de la bureaucratie, comme l'expliquait David Graeber. Ce sont des bureaucrates déguisés en leaders. C'est ce à quoi vous tendez à devenir si vous jouez le jeu de cette stupidité.

    Peut-on parler de conséquence des bullshit jobs? Assurément. On découvre maintenant que non seulement ces jobs ne servent à rien si ce n'est faire gagner de l'argent à une assemblée d'actionnaires, mais ils sont en plus totalement déconnectés des valeurs de l'école, qui normalement nous poussent à toujours avoir des idées. Mais le problème est aussi systémique. De plus en plus de jeunes font des études supérieures alors que de moins en moins d'emplois le demandent. Le marché du travail est donc inondé de gens diplômés et cultivés – ce qui est très bien en soi –, mais ils font face à des jobs qui « ne demandent que quelques jours d'apprentissage, rien de plus », conclut Spicer. D'où la frustration des jeunes salariés qui se sentent sous-exploités, mais qui l'acceptent.

    Le problème, c'est que les grosses entreprises actuelles sont tellement implantées et mazoutées par la bureaucratie qu'elles ne cherchent que des gens capables de perpétuer leur héritage, comme évoqué plus haut. Pourquoi risquer de tout perdre quand on peut simplement continuer de tirer sur la pompe à fric ? En intégrant une grande entreprise, vous devez accepter le fait de n'être qu'un maillon interchangeable qui ne fera rien d'autre qu'une tâche précise que des gens ont décidé pour vous. Il serait même presque hypocrite d'affirmer vouloir entrer dans un grand groupe pour autre chose que pour l'argent, la sécurité et les possibilités d'évolutions logiques, plus que pour le travail en lui-même. Et ce serait tout à fait compréhensible. Quand vous êtes junior, on vous demandera de ne pas en faire trop, et si vous êtes cadre vous n'aurez jamais le courage – ou tout simplement aucun intérêt – de changer quoi que ce soit. Le véreux monde du travail est comme un casino géant où les gens ne viennent que pour gratter le plus d'argent possible avant de partir. Une sorte de manège pour surdiplômés. Et diriger un casino, « c'est comme voler une banque mais sans qu'il y ait de flics. »

    source : http://www.vice.com/fr/read/pour-reussir-sa-carriere-en-entreprise-il-vaut-mieux-etre-stupide

    Plus d'infos :

    => Conférence Pourquoi je refuse mon diplôme d'Ingénieur - Mathieu Dalmais

    => Film documentaire Enquête sur le Lean Management - Spécial Investigation


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